Le point de vue narratif 
 
Le point de vue, ce regard par lequel l’histoire est abordée, est aussi appelé dans le jargon technique de narratologie la « perspective narrative », ou « focalisation ». Wikipedia le fait mieux que moi, mais je m’arrête un instant pour vous énumérer ses différents types :

    - la focalisation externe : le lecteur suit le récit de l’extérieur, sans jamais entrer dans la tête des personnages, et donc partager leurs pensées. Ce point de vue est celui d’une caméra, neutre et objective. Le personnage en sait plus que le lecteur. 
    - la focalisation interne : à l’inverse de la précédente, celle-ci pénètre dans l’esprit des personnages, et l’action est vue à travers leurs yeux. Le lecteur en sait autant que le personnage. 
    - la focalisation omnisciente ou zéro : le narrateur est comme un dieu qui sait tout, qui voit tout, et qui est partout à la fois. Le lecteur en sait dès lors plus que les personnages. 
 
En fantasy, lorsque l’auteur expose l’univers dans lequel son histoire va se développer, il a recours à la focalisation omnisciente. Par la voix du narrateur, il explique ce qu’aucun personnage ne peut effectuer, puisqu’aucun d’eux ne décidera soudain de s’adresser au lecteur dans le but de lui décrire le monde dans lequel il vit à l’occasion d’un long monologue. 
 
Cette introduction constitue parfois, aussi, le moyen de poser l’intrigue, en dévoilant par exemple qu’une prophétie annonce la mort du tyran par la main d’un innocent aux yeux verts. Le lecteur est ainsi immédiatement plongé dans l’histoire et ses enjeux. Le lecteur est dès lors mieux informé que ce héros en sabots qui se lance dans sa quête. 
 
En réalité, au-delà du narrateur, l’auteur est ce dieu omniscient, le créateur qui connaît tout de ses personnages et du scénario. Et dans ce genre d’introduction, il intervient directement, présente le contexte de son récit, voire l’engage sur les rails de l’intrigue. Vous en conviendrez, le procédé est artificiel et vous serez bien inspiré de ne pas en abuser. Le lecteur se lassera en effet assez vite si, à l’occasion d’une bataille, le narrateur prend de la hauteur pour raconter la confrontation. 
 
La focalisation omnisciente sert essentiellement à donner au lecteur des informations utiles à la compréhension de l’histoire que les personnages ne sont pas censés lui livrer. Ainsi, la focalisation externe le privera de tout repère. L’auteur montre sans jamais aborder les pensées des personnages, ce qui entravera nécessairement la mise en place de l’intrigue. Si vous ne saisissez pas le sens des actions du héros ni pourquoi il procède de cette façon, vous resterez dans le flou un certain temps, essayant de décrypter ses intentions. Car, en fantasy, contrairement à la littérature classique ou expérimentale, l’intrigue est centrale et le but à atteindre doit être limpide. 
 
C’est pourquoi l’auteur privilégie la focalisation interne, celle où le lecteur épouse le point de vue d’un personnage, vit l’action à travers ses pensées et ses ressentis, et donc s’identifie à lui. Faut-il encore adopter le bon point de vue, celui qui permettra au lecteur de suivre l’intégralité du scénario. Si l’élu de la narration décède brutalement avant le dénouement, et que sa mort vous oblige à lui substituer un autre personnage ou à recourir à une pirouette épistolaire pour conclure votre roman, votre choix n’aura pas été des meilleurs. S’il est coincé dans une grotte alors que l’intrigue se développe autre part sans lui, sortez-le de là au plus vite. Voilà pourquoi, dès que l’on s’en tient à une focalisation interne unique, le travail préparatoire est très important puisqu’il vous évitera de vous engager sur une mauvaise voie et de ruiner votre récit. 
 
Toutefois, rien ne vous empêche quelques libertés, par exemple en dédiant un chapitre à un personnage, et le suivant à un autre, d’alterner. Vous pouvez également épouser tour à tour le point de vue de plusieurs personnages sans opérer de séparation physique, à condition de ne pas rendre le lecteur épileptique par de trop nombreux changements. Un personnage n’est pas forcément tout le temps intéressant ou ne fait pas systématiquement l’action. Néanmoins, le travail de l’auteur consiste à lui trouver de l’intérêt et à le placer au centre des enjeux narratifs. 
 
Cela dit, le cœur du problème n’est pas tant de choisir tel type de focalisation, mais de les marier, ou plutôt d’éviter de glisser de l’un à l’autre sans vous en rendre compte. Réservez la focalisation omnisciente aux explications globales, qui prémunissent le lecteur de sombrer dans un naufrage d’incompréhension. Ne l’utilisez pas pour narrer car la voix de l’auteur est trop présente. 
 
Lorsque vous focalisez votre point de vue sur un unique personnage, assurez-vous de ne pas passer à une approche externe. La scène sera abordée par ce personnage même si vous décrivez comment ses compagnons se déplacent, combattent, s’expriment. Ne laissez pas la caméra vagabonder dans le groupe ou dans les pièces du château, mais posez-la sur l’épaule de votre personnage. La tentation est grande parfois. Dans ce cas, faites en sorte que celui-ci soit au plus près de l’action, des passages clefs, du déroulement de l’intrigue. 
 
Ne cachez pas au lecteur des informations que le personnage connaît. S’il a un doute, s’il pressent une embuscade, ne taisez pas son ressenti au prétexte que l’effet de surprise sera percutant. Il semblera surtout artificiel alors que l’objectif de l’auteur est de donner l’illusion d'une naturelle réalité. 
 
En résumé
- trois types de point de vue (ou focalisation) : 
    + omnisciente ou zéro : l’auteur se confond avec le narrateur et s’adresse directement au lecteur 
    + externe : la voix du narrateur s’efface au profit du seul visible, comme dans un film 
    + interne : le narrateur est un personnage par lequel le lecteur appréhende le récit 
- le but du romancier, pour rendre sa fiction vraisemblable et créer de l’empathie envers le héros, est de créer l’illusion de vie, donc évitez les interventions intempestives de l’auteur-narrateur. 
- choisissez bien le point de vue par lequel le récit est abordé, surtout s’il est unique et si vous décidez de vous y tenir jusqu’au point final. 
- méfiez-vous des changements de point de vue, volontaires ou non. 

Publié par Alexandre BORDZAKIAN le 10 septembre 2018
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