Les forums d'écriture

Je me suis inscrit sur un forum d'écriture il y a maintenant une dizaine d'années. Je n'écrivais plus vraiment depuis un certain temps et je me surestimais alors beaucoup trop. Néanmoins, mes études universitaires m'avaient formé à l'analyse littéraire, si bien que j’étais davantage motivé par la lecture d'autrui que par la publication de mes textes. 
 
En fait, un forum d'écriture se résume à un double mouvement vertueux : 
1°) j'améliore mes récits grâce aux commentaires, 
2°) je commente les récits des membres pour les amener à s'améliorer. 
 
J'arrive donc sur un forum d'écriture et je découvre ébahi comment ne pas écrire. Pour un ancien étudiant habitué aux grands auteurs, c'est du pain béni. En même temps que je corrige les autres, je progresse, je repère ce que ma subjectivité me cachait dans ma propre prose, j'acquiers cette précieuse expérience qui me faisait jusqu'ici défaut. Les mauvais écrits sont en réalité une mine d'or, un puits de connaissance, un centre d'entraînement pour écrivain en devenir. 
 
Comme j'ai intégré assez rapidement le comité de lecture de Rêve de Fantasy, j'ai pu me frotter à des débuts de romans finis et à des romans entiers. Nos analyses tournaient autour de quatre points : le style, les personnages, le scénario et l'originalité / les idées, et se concluaient par un avis négatif, neutre ou positif. Les plus complaisants (ou optimistes) enchaînaient les avis positifs ; de mon côté, j'hésitais généralement entre le négatif et le neutre, afin d'éviter de faux espoirs, et malgré quelquefois des crises d'hystérie de la part de l'analysé(e). 
 
En réalité, les avis positifs, voire encensant, me paraissent symptomatiques des limites des forums d'écriture. Les bêta-lecteurs ne sont ni des éditeurs ni des professionnels ni spécialement compétents. Et ils sont volontiers conciliants avec l'écrivain en herbe dès qu'ils craignent de ne pas maîtriser leur sujet et de devoir affronter l'amour-propre de leur interlocuteur. 
 
En outre, l'auteur est convaincu, à tort, que la majorité fait la vérité et que, au pire, lui seul la détient, ainsi que les quelques personnes avisées (c’est-à-dire d’accord avec lui). Il est facilement conforté par des dizaines d'intervenants qui proclameront « j'aime » juste parce qu'ils ne sont pas capables d'aligner trois mots à vocation romanesque ; et il se braque dès lors face à un « je n'aime pas » qui, contrairement aux louanges, obligera l’impudent détracteur à se justifier. 
 
J’ai rencontré beaucoup d’écrivains en herbe qui ne voulaient rien entendre, même pas un début d’analyse. Ils venaient juste pour qu’on leur dise à quel point ils étaient géniaux d’avoir écrit un roman (ou tout du moins les dix ou vingt premières pages). Un bénévole dans mon genre n’avait pas le droit de juger leur chef-d’œuvre. De toute façon, je perdais mon temps à les lire, à analyser leur récit, à leur proposer des améliorations et à me fatiguer à rédiger tout cela. Ils ne s’embêtaient pas à consulter les nombreux tutoriels destinés à les aider ni à soigner leur orthographe. Leurs attentes ne correspondaient pas aux objectifs du forum. 
 
L’un d’eux nous a ainsi soumis son roman en nous affirmant, fier comme un coq, qu’il serait prochainement publié. Comme mes collègues, j’ai lu la cinquantaine de pages de son torchon. Heureusement que je trouve du plaisir dans l’analyse que je peux tirer du texte, parce que ces récits d’amateurs qui croient réaliser un monument de l’art juste en alignant des mots sont un vrai calvaire. Le premier personnage était intéressant, ce qui soutenait l’attention, même s’il ne savait pas l’exploiter à son plein potentiel. La suite était un long naufrage d’ennui. Pour avoir bonne conscience, je m’inflige ce supplice jusqu’au bout, puis je consacre du temps à relire mes notes, parfois le texte, j’argumente, et je livre mon analyse. Conclusion : l’éditeur le publiait tel quel, donc il n’avait pas l’intention de modifier le moindre mot. Il nous aurait craché au visage, le résultat aurait été le même. 
 
Le tout premier roman que l’on a confié à mon impartial jugement, le règlement imposait de le lire en entier. Et il s’est révélé aussi long que nul. Les personnages étaient foisonnants et inconstants quand ils n’étaient pas simplement insipides, le scénario était bourré d’incohérences, le style à peine passable, le rythme décousu, au point que j’ai inventé le concept de creux de la vague (la tension monte puis redescend durant tout le développement avant de repartir à la hausse pour le dénouement). C’était du grand n’importe quoi. 
Seulement, l’auteur avait pour dessein de se baser sur cette monstruosité pour déployer tout un tas de produits dérivés comme un jeu de société, et notre conclusion unanimement négative tuait dans l’œuf ses rêves de conquête. Il ne s’est pas contenté de nous cracher au visage, il a tenté de couler le forum, juste pour avoir raison. 
J’avais conseillé à ses défenseurs de s’infliger son récit avant de monter au front. Or ils avaient réponse à tout, et aucune honte. Ils ont répondu que la question n’était pas de savoir si ce roman était bon ou mauvais, mais de formuler une analyse respectueuse de l’auteur, c’est-à-dire en ménageant sa susceptibilité. C’est vrai que l’un des membres avait clamé haut et fort son indignation face à tant de nullité. C’est vrai que voir son texte ainsi analysé, détricoté, et commenté, n’est pas une épreuve facile à digérer, même pour un cinquantenaire. Mais à quoi servions-nous ? À passer de la pommade, à trouver des excuses à ses âneries, à lui promettre qu’en persévérant, il sera un jour édité par Gallimard ? Qu’il aille consulter un psychologue, dans ce cas. 
Finalement, il a monté son propre forum d’écriture, où le respect faisait désormais loi, où il s’est mis en avant, mais par manque de temps, et d’intérêt faute d’arriver à ses fins, ce grand projet d’équité littéraire a périclité avant de disparaître. 
 
Lorsque je m’interroge aujourd’hui sur mon rôle dans ce forum, j’ai certes beaucoup appris, mais les auteurs qui nous soumettaient leur récit ne voulaient pas prendre en compte nos commentaires. Ils considéraient notre travail comme une punition. Un dialogue de sourds en somme. 
Je me souviens, sur un autre forum plus généraliste que celui où j’officiais, avoir posé la question à un jeune débutant la pertinence de mélanger loups-garous et vampires (idée qu’il avait évidemment « empruntée » à une série de films fantastiques). Je vous épargne mon cheminement intellectuel qui m’a amené à une telle remarque, chacun s’en moque, jusqu’à un administrateur qui m’a expliqué sûr de lui que l’art autorisait tout. Pourquoi je me donne la peine de lire, d’analyser, de déterminer les points faibles et de proposer des corrections, si tout est permis ? Et avant de parler d’ « art », commençons par apprendre à enchaîner quelques paragraphes sans écrire trop de bêtises. 
 
Le double mouvement vertueux trouve rapidement ses limites car la majorité des participants ne vient pas pour améliorer son texte mais essentiellement pour être lu et admiré. Et en sachant que, face à l’ampleur de la tâche, il abandonnera et passera à autre chose. Quant aux commentaires, ils sont le fruit de bénévoles qui n’ont bien trop souvent que leur bonne volonté à offrir. Un professionnel n’ira pas perdre son temps dans ce genre d’échange stérile, s’exposer à la vindicte de débutants en mal de congratulations et engager un centime sur des projets que ces écrivains laisseront tomber avant lui. 
 
Un forum faisait justement l’intermédiaire entre une maison d’édition et les amateurs. Il composait une sorte d’antichambre, qui lisait et triait. Passer par le comité de lecture permettait d'espérer une publication, si bien que les auteurs se pliaient beaucoup plus volontiers au verdict et procédaient aux améliorations suggérées. Cependant, sur un roman, j’ai senti ce côté « forum », c’est-à-dire que ce n’est pas mauvais mais pas vraiment digeste. Nous sommes dans le correct, dans le haut du panier des écrivains en herbe, mais des problèmes de structure, de personnage, de rythme demeurent, malheureusement. Moi-même, j’avais reçu un avis positif sur mon récit que j’ai dû tout de même retravailler durant deux ans. Est-ce l’arbre qui cache la forêt ou une erreur d’appréciation du comité de lecture ? En attendant, la maison d’édition a fermé. 
 
Que retenir des forums d’écriture ? N’ennuyez pas les commentateurs si vous cherchez juste à vous faire mousser. Passez directement à la case « chanteur » ou « youtubeur ». Au contraire, si vous voulez progresser, ravalez votre fierté, écoutez et triez les avis sans obéir systématiquement, bref, engrangez des connaissances, de la méthode, de l’expérience, jusqu’au moment où les commentaires ne vous apporteront plus grand-chose, voire se contrediront. Vous pourrez alors voler de vos propres ailes et obtenir des conseils et du vécu ailleurs, parfois dans la concrétisation éditoriale. 
 
Publié par Alexandre BORDZAKIAN le 11 mars 2020
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