L’édition à compte d’éditeur
 
 
Contrairement à l’édition à compte d’auteur qui apparaît comme doublement honteuse aux yeux du monde (parce que votre contribution pécuniaire semble compenser votre absence de talent), contrairement à l’autoédition qui implique de n’être validé que par soi-même et de se débrouiller seul, l’édition à compte d’éditeur constitue la voie royale de la publication. Mais peut-être que ce couronnement ne se révèle pas aussi enchanteur qu’espéré ou promis. 
 
L’idéal, c’est quand une « grande » maison vous signe un contrat, procède à un tirage décent (autrement dit, dépassant les 1.000 exemplaires), vous verse une avance honnête, vous distribue dans tout le pays, vous convie à des salons et des dédicaces, voire davantage, et s’applique à vendre votre prose pour « rentabiliser son investissement » (expression qui s’apparente à un gros mot dans l’univers de l’art). Je pensais, naïf que j’étais, que, dans ce monde merveilleux de l’édition à compte d’éditeur, le travail de l’auteur s’arrêtait à l’écriture, à l’amélioration, aux corrections et aux éventuelles campagnes de promotion (et pourquoi pas, aussi, à se jeter torse nu parmi ses fans). Eh bien non, mon bon monsieur, ma brave dame, la réalité est toujours plus glauque que nos fantasmes de crasseux ignorants. 
 
Je discutais avec une auteure sur un salon, laquelle m’a révélé une autre facette du métier. Son éditeur se contente pour tout travail éditorial de mettre en page, de commander la couverture, de rédiger le résumé et d’envoyer l’ouvrage à l’imprimeur. Une fois, cependant, il lui a demandé de supprimer un chapitre, non parce qu’il faisait baisser le rythme de la narration ou qu’il constituait une digression inutile, mais parce que son nombre de page dépassait un palier (augmentant de façon substantielle le coût). Notez toutefois que je ne suis pas contre le principe de ne pas alourdir significativement pour quelques mots de trop le prix de fabrication, et donc le prix de vente (réflexe d’autant plus salvateur lorsque l’on devient le vendeur). 
 
Finalement, l’éditeur lui imposait d’acheter trente exemplaires de son livre. Je ne le soupçonnais même pas d’arnaquer cette auteure. Il lui permettait juste (à moins que je ne sois véritablement très naïf) d’accomplir son rêve, d’être édité et donc lu. Pour cela, il assure ses arrières en couvrant ses frais de fabrication et il se garde un petit bénéfice en paiement de son travail (qui n’est pas celui d’un véritable éditeur). Néanmoins, le rêve de cette auteure était d’être édité et donc lu, pas de devenir commerciale, c’est-à-dire acheter un stock, le gérer et l’écouler. 
 
En réalité, n’importe qui peut s’improviser éditeur. Quel écrivain en herbe n’a pas été tenté par cette démarche face au cynisme (entendez « refus ») des grosses structures qui ne s’embêtaient même pas à lire leur chef-d’œuvre ? L’objectif, purement altruiste (même si finalement rien n’est gratuit), consiste à promouvoir des auteurs incompris (dont il fait, heureux hasard, parti). Quand l’on est armé des meilleures intentions et que l’on n’a pas un sou, on n’a d’autre choix que de bricoler, et on se tourne naturellement vers les procédés qui ne nécessitent aucun investissement, comme par exemple la publication à la demande ou l’édition numérique. Ainsi, pas de stock à gérer ni d’avance à débourser. 
 
Oui, ce genre d’éditeur est souvent et d’abord un auteur (incompris et en conflit avec le reste du monde) et n’y connaît donc pas grand-chose à l’édition. Il saura vous lire, vous conseiller, vous donner des pistes d’amélioration, vous apporter son expérience (à condition d’en avoir une), mais s’il a une idée de la théorie, il ne maîtrise pas vraiment la concrétisation. L’autosatisfaction et l’optimisme sont de rigueur, le lecteur, le destinataire final, n’étant qu’un empêcheur de tourner en rond. 
 
La couverture est assez révélatrice du degré d’incompétence (ou d’outrecuidance) du petit éditeur. Celle-ci est essentielle car elle reflète (en réalité à tort) aux yeux du badaud la teneur du récit (alors que le dessinateur n’a rien à voir avec les trois-cents pages qui suivent). L’auteure avec laquelle j’avais discuté au salon m’avait confié que son éditeur avait changé d’illustrateur et que les ventes s’en étaient ressenties. Certes, une couverture est un investissement conséquent, mais si, pour le petit éditeur, une bonne couverture est une couverture qui ne coûte pas cher, voire rien, elle est surtout pour le roman un gage de ventes. 
 
Vous me trouverez sans aucun doute bassement terre-à-terre avec mes histoires de « ventes », d’ « investissement », de « rentabilité ». Pourtant, c’est la réalité d’un éditeur, dont le chiffre d’affaires fait tourner son entreprise. La finalité de son travail n’est pas de compenser la frustration des auteurs en herbe refoulés des comités de lecture en lisant de bout en bout leur manuscrit et en leur proposant un petit commentaire de sympathie. Lui, il voit à travers votre roman un potentiel commercial (qui, nous sommes d’accord, ne rime pas forcément avec qualité littéraire), il vise un marché, essaye de répondre à une attente, joue sur votre réputation, car il est condamné à vendre, seule façon de générer des revenus dont dépend la viabilité de sa société. 
 
Le petit éditeur est tout à fait capable de créer un produit fini correct, parce qu’il aura mobilisé son expertise et consacré du temps à l’ouvrage (et tout ce qui ne nécessite pas de piocher dans un compte bancaire). Seulement, il n’a pas d’argent, ou pas beaucoup, et n’a surtout pas prévu d’investir dans la promotion ou la diffusion, de miser 30.000 € dans l’espoir de les faire fructifier. Il préfère gagner petitement sa vie, ou juste couvrir ses frais (notamment par le non-paiement des droits d’auteur, la satisfaction d’être publié devant l’emporter sur l’appât du gain), plutôt que de s’exposer à des pertes importantes, même s’il vous a certifié que votre roman est le meilleur au monde. Il ne possède pas non plus de relai journalistique, de partenariat avec des libraires ou des chaînes de magasin, de ticket d’entrée pour les prix littéraires, ni de notoriété. 
 
En réalité, il s’en remet à vous, l’auteur, et vous publiera à nouveau si vous parvenez à vous vendre (et par corrélation, à lui acheter ses tirages), ou il vous culpabilisera si vous n’êtes pas à la hauteur des « performances » espérées, pas au sens artistique mais commercial du terme (qui fait rentrer des sous dans les caisses), alors même qu’il a validé votre roman. N’oubliez pas : ses revenus sont uniquement générés par la vente de livres, que ce soit à vous ou à d’autres, bien que vous, il vous ait sous la main. Vous prendrez d’ailleurs rapidement conscience que vous êtes son meilleur client. 
 
À vous, par conséquent, de vous improviser « commercial », de vous faire connaître grâce aux influenceurs que vous solliciterez vous-même et les séances de dédicace que vous organiserez comme un(e) grand(e) afin de vous extraire de la foule des anonymes pullulant sur les sites internet des gros libraires. Ces démarches imposent évidemment des frais : déplacement, hébergement, repas, don de livres, achat de matériel de présentation et parfois inscription aux salons. Si vous voulez survivre (en tant qu’auteur), vous aborderez le côté « rentabilité commerciale » (qui, au risque de me répéter, ne rime pas forcément avec qualité littéraire) de votre prose d’un autre œil. 
 
Ces petites structures pleines de bonnes volontés mais désargentées, qui fabriquent des bouquins sans être capables de les vendre, peuvent être qualifiées de « pourries » ou de « moisies », au choix. L’intention de départ est sûrement louable, mais vous prenez rapidement conscience que même un chef-d’œuvre n’a aucune chance de percer. Ces éditeurs n’attirent pas les talents, ou les font fuir, car ils n’ont pas de visibilité à leur proposer, sinon de les faire bosser gratuitement, prétextant d’œuvrer dans un intérêt commun alors qu’ils ne voient que le leur (ramener des fonds à moindre frais et sans trop de risques). 
 
Certains d’entre vous y trouveront cependant une motivation : accéder au statut d’écrivain (quand le compte d’auteur fera ricaner vos amis et l’autoédition sourire), parler de soi, être lu, tutoyer une célébrité illusoire. Vous serez disposés à payer, de votre temps comme de votre argent, à être complice de cette mascarade, dans le vain espoir d’attirer sur vous un peu de cette lumière qui illumine les ténors de l’écriture. 
  
Publié par Alexandre BORDZAKIAN le 23 mai 2020
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