Légendes Oubliées - Tome 1 : Les Amazones

d'Emilie Loyer

 




Je vous présente le tome 1 des Légendes Oubliées d’Emilie Loyer, paru en 2017, qui s’intitule Les Amazones. Non que la lecture soit plaisante, mais cette analyse permet de pointer les erreurs de techniques romanesques, et notamment de structuration. 
On me l’a prêté. Bien heureusement, car il coûte tout de même 20,80 € et à ce prix, chers auteurs, chers éditeurs (même si, ici, il n’y en a pas), je vous serai gré de nous livrer une véritable histoire qui sache se dévoiler et qui aboutisse à quelque chose. 
Je me suis toujours demandé comment, avec les meilleures intentions du monde, on parvient à ce résultat. Sans doute que l’autrice n’utilise pas la bonne méthode ou qu’elle s’est laissée entraînée par sa prose ou gruger par des bêta-lecteurs trop complaisants. Nous verrons tout cela dans les prochaines lignes. 
Je vous épargne les nombreux clichés, les invraisemblances qui se glissent de-ci de-là, les quelques deus ex machina, même si j’y ferai nécessairement référence tant ils concernent le cœur de ce récit que j’ai décortiqué pour vous comme pour moi.  
 
Le thème
J’ai commencé par tiquer sur le traitement du sujet. L’autrice l’a intégré à une série sur « Les Légendes Oubliées » et revisite à sa façon le thème désormais classique des amazones. Seulement, sans s’interroger sur le fondement du mythe ni chercher à le moderniser, elle nous trace le portrait de femmes qui ont pris le maquis à cause de la brutalité masculine, qui combattent comme des guerriers afin de faire vivre leur communauté, qui se comportent davantage par leurs larcins et la redistribution des sommes dérobées à la populace spoliée comme des « Robines des Bois », et que l’autrice destine au mariage (dixit le résumé). 
À noter que les hommes sont exclus de leur clan bien qu’ils soient admis en marge du village principal, avec leur famille, parce qu’une amazone, une « discriminée », si féministe soit-elle, ne peut pas être totalement discriminante. 
Seconde source de perplexité de ma part : l’autrice, une femme donc, fait dépendre ses coups de foudre de la beauté extérieure. Un physique plus avenant en éclipsera un autre plus fade dans le cœur de notre prince (qui est en réalité un roi, son père étant décédé). Voilà sur quoi repose leur amour, et par conséquent leur mariage : sur l’emballage (j’imagine le tableau dans 30 ans). 
L’amazone, femme moderne des temps antiques, en est réduite, au XXIème siècle, à courir après le prince charmant qui ne la regardera qu’à la condition d’avoir une belle trogne et un fessier musclé. Dans l’absolu, je ne pense pas que le genre de la romance et le concept des amazones soient compatibles. 
 
Une géographie de timbre-poste
La géographie est un cas à part dans la vraisemblance du contexte. Elle est… particulière. Il n’y a aucun repère objectif ; j’ai donc composé ce territoire obscur selon des déductions. Et je me suis rendu compte que l’on parlait d’un domaine très restreint. Les amazones attaquent les navires puis se réfugient dans la forêt. Les navires partent du port proche du château. L’enquête d’un des personnages, qui habite le château, le conduit dans un village où l’une des amazones se rend régulièrement, notamment pour acheter des provisions. L’un et l’autre se déplacent à cheval, soit 7km/h au pas sur route. Comptons deux heures pour l’aller, maximum trois (le temps de transport n’est pas explicité), et nous obtenons un village à une vingtaine, voire une trentaine de kilomètres du château et du village des amazones (qui se situe à une centaine de mètres de la plage). Néanmoins, les amazones se déplacent au banquet, et je ne pense pas qu’elles passent six heures sur la route pour s’y rendre, ni qu’elles galopent à bride abattue. Infiltrer le château nécessite une organisation qui ne peut se réaliser à trop longue distance. En outre, le récit donne vraiment l’impression que le village se situe dans les faubourgs de la ville qui jouxte le château (même s’il n’est jamais fait mention de « ville »). 
J’en déduis donc que le village est à une dizaine de kilomètres du château, et le village des amazones à une autre dizaine de kilomètres. Tout en sachant que le village est sous la férule de l’armée ennemie, qui y a posté des gardes, et que le carrosse dévalisé par les amazones (et qui transportait une riche aristocrate du camp adverse) se trouve à une demi-heure de marche de leur quartier général, soit 2 kilomètres à tout casser. Donc l’ennemi est quasiment aux portes du cœur du pouvoir, ce qui est très étrange, plus étrange encore que la petitesse du territoire concerné. 
 
La non-guerre, un concept faussement original
La guerre légitime l’intrigue. Sans elle, et dans l’absolu sans le méchant Swan, pas de séparation entre les deux personnages principaux, pas de rupture de leurs fiançailles, pas d’amazones, pas de mariage du roi James avec sa prétendante Sophie, pas de refuge des amazones dans le château ni d’idylle entre le roi James et l’amazone Éléanore. Bref, sans ce conflit, pas d’histoire, pas celle-ci en tout cas. C’est dire si elle est capitale. 
Cependant, elle reste diffuse, floue, une sorte de prétexte apportant un peu de complications à une route toute tracée vers le mariage des principaux protagonistes. Mais il s’agit d’une non-guerre, car « jamais Swan n’aurait été jusqu’à provoquer une guerre déclarée » (page 145). Déclarée ou pas, une guerre est une guerre, et l’ennemi est clairement identifié. Il possède un château, des territoires, une frontière, une armée. Swan effectue des raids sur des villages, recrute les hommes de force parmi les villageois, et il est tellement rapide que personne ne parvient à intervenir à temps. Soit il y a une frontière et celle-ci doit être gardée par des bastions, soit on assiège le château ennemi histoire de mettre un terme à ces raids. Tout en sachant que l’on apprend à l’occasion d’une expédition de Franck que la frontière se franchit librement et que le village dans lequel il enquête est surveillé par des soldats ennemis (qui ne lui demandent rien). Pourquoi personne ne les déloge puisqu’ils sont sous leur nez ? 
Apparemment, les forces ne seraient pas à l’avantage du roi James (d’où son futur mariage, scellant une alliance militaire). Néanmoins, le camp qui mène les raids est généralement celui le plus faible, cherchant de cette façon à déstabiliser un adversaire trop puissant, ou à améliorer sa propre armée. Ce passage (page 80), le confirme : « pas de guerre de tranchée, seulement des meurtres par-ci par-là. Des viols, des maisons brûlées ou des vols de chariots. Tous revendiqués par les gens sous la coupe de Swan. Son but ? Faire abdiquer leur prince ». 
Ce dont se désole le roi (le prince) dans son discours à ses sujets (page 85) : « Je veux savoir ce que vous pourriez me reprocher. […] Et surtout, je veux savoir ce que je peux faire pour vous rendre la vie un peu plus facile. Ce mariage [avec Sophie], je l’espère [il n’en est même pas certain], permettra de souder des liens avec un autre pays plus fort que le nôtre ». Si j’étais l’un de ses sujets, je le prierai de se sortir les doigts du séant et d’aller mener une vraie guerre, pas juste d’essayer d’anticiper les raids, ce qui se solde à chaque fois par un échec. Si l’ennemi préfère la mobilité et les petites piqures bien douloureuses, qu’il lui impose une « guerre de tranchée » et un rapport de force frontal, en assiégeant son château par exemple. 
D’autant que Franck notera lors de son expédition à Chantelou que : « il devrait prévenir James que les hommes que Swan engageait pour protéger ses villages, en plus d’être extrêmement reconnaissables avec leur uniforme de cuir rouge et leur cape noire, n’étaient pas tant armés que cela, tout au plus une épée au côté et un couteau à la cheville [les couteaux se portent à la ceinture]. Pour certains, un arc ou deux [pourquoi deux ?]. Quelques hommes situés aux endroits stratégiques en hauteur, mais qui ne regardaient par la moitié des choses qui se passaient en contrebas et les autres patrouillant au sol, préférant raconter leurs déboires de la nuit avec les jeunes filles faciles du village ». Mais qu’attends-tu, James ? Rends donc la vie un peu plus facile à tes sujets comme tu l’as promis et attaque ! Malheureusement, il n’en sera plus question de tout le roman. 
Certes, les soldats de Swan sont aguerris comme l’expliquera Dawn (le chevalier) à son roi : « Des soldats aguerris que nous peinons à vaincre ? » (page 164). Le château de James est pourtant défendu par un nombre très important de soldats (« Bien que nous soyons entourées par un nombre incalculable de soldats au sein du château » page 334). En outre, les amazones sont responsables à leur manière de l’échec du roi à endiguer le fléau qu’elles subissent pourtant et contre lequel elles luttent, puisqu’elles arraisonnent ses navires et lui dérobent une partie de ses richesses. Dans la mesure où les protagonistes centraux doivent se venger du grand méchant pour diverses raisons (viol et meurtre), n’aurait-il pas été plus intelligent d’unir leurs efforts ? 
Les occurrences que je vous ai citées, et à part quelques combats (attaque d’un carrosse, défense d’un village, et attaque du campement des amazones), la guerre n’existe pas. Le roi ne semble pas sur la paille (même si la cité limitrophe à son château est un village), étant donné la quantité de marchandises qu’il se fait dérober par les amazones, il a une armée à sa disposition, il organise un banquet pour ses fiançailles, il accueille les amazones dans son château. Où est cette guerre ? Elle devrait imprégner le récit puisqu’elle le légitime. 
Cela dit, on sent que l’autrice ne maîtrise pas le sujet militaire, d’où ce flou. Je l’admets : dans une romance, c’est accessoire, et l’accessoire n’est pas censé monopoliser trop de ressources (en temps de documentation et de compréhension du sujet). Mais ce n’est pas une raison pour éluder la question dans la mesure où l’on a choisi d’en faire l’arrière-plan de son roman. 
 
Une logique déconcertante
Le roman débute avec le vol en douceur (en endormant les équipages) des marchandises, des bijoux et des objets précieux que transportent les navires du roi James. Ceux-ci sont revendus à un recéleur à moindre coût que leur valeur réelle (pages 56-57). L’argent ainsi récolté sert à aider les amazones et les villageois qui souffrent des affres de la non-guerre initiée par le méchant Swan. 
On remarque dès maintenant que quelque chose ne fonctionne pas. Admettons que des navires se promènent avec des bijoux et des objets précieux, même si je ne vois pas ce que ceux-ci font hors du trésor royal. Mais soyons complaisants, et admettons cette hypothèse. Le plus étrange, c’est le fait que le roi James a besoin de cet or et de ce commerce pour faire rentrer des devises qui serviront à mettre un terme à cette guerre. Les amazones aident des gens à supporter la guerre en dépouillant l’unique type qui pourrait la gagner, mais qui manque apparemment de moyens. 
Cerise sur le gâteau : James entreprend de les piéger, « mais seulement pour leur parler », car, dit-il, « je veux les comprendre » (page 36). Il charge donc un navire de robes et il y joint une invitation. Les amazones pillent le bateau en question, récupèrent les robes, et trouvent ce mot « le roi […] nous invite gentiment à la fête en l’honneur de sa fiancée. Et étant donné que l’on se doit d’arriver en grande pompe, il nous offre sa modeste contribution pour son bal masqué » (page 68). 
James se fait arraisonner navire après navire et dépouiller de cargaisons loin d’être anodines (page 36 : « rien que les robes leur auraient permis de les rendre aussi riches que n’importe quel petit courtisan de la cour »), et il a le culot d’annoncer à ses sujets : « Mais le plus difficile est devant nous. Il nous faudra être liés dans l’adversité » (page 85). Au lieu d’inviter à converser aimablement une bande de voleuses qui vide les caisses du royaume et l’empêche de vaincre son ennemi, peut-être faudrait-il les capturer, mais également arrêter de charger autant de pognon dans les cales de navires qui se font systématiquement piller ! Et le meilleur, c’est qu’elles profitent de se rendre à ce bal pour le cambrioler (page 107 : « Elles ont profité du bal et ont volé quelques bijoux et argent dans les chambres des invités. […] La chambre des coffres était ouverte. Nous sommes en train de faire un inventaire de ce qu’il pourrait manquer »). Hallucinant… 
Les amazones réussiront même à faire entrer des armes à l’insu des gardes dans une cache secrète d’une charrette de foin (page 105) et à endormir tous les participants du bal grâce à leur poudre (page 105). Si tout beau monde dépensait autant d’énergie et de moyens à combattre l’ennemi plutôt qu’à se tirer dans les pattes, je pense que le sort du méchant serait vite réglé et qu’un seul roman aurait suffi. 
 
Un équilibre qui peine à se rompre
Une histoire se base sur la rupture d’une situation initiale (ou rupture d’un équilibre) que les personnages chercheront à rétablir. Ici, la situation initiale (des amazones qui survivent dans un village grâce à des larcins) ne se brise réellement qu’à la page 225, lorsque leur village est dévasté par une attaque ennemie, et que les amazones trouvent refuge dans le château (ce qui rétablit finalement l’équilibre, sauf à vouloir se venger). 
Or, théoriquement, un récit est toujours une affaire de quête d’un équilibre perdu. À mesure de ma lecture, je me suis rendu compte que l’équilibre a été rompu bien avant, lorsque l’héroïne était une princesse destinée à épouser le prince James, qu’une bataille fratricide les a séparés, et que le récit s’applique à réunir à nouveau pour célébrer ce mariage préalablement contrarié. Nous retrouvons alors notre structure, logique, cohérente. 
À quel niveau du processus créatif s’est insinué le péché originel ? Pour moi, l’autrice a voulu cacher trop d’informations au lecteur, si bien qu’elle a empêché l’intrigue de se déployer normalement. Les révélations sous forme de pseudo-dialogues (ou pseudo-monologues) qui interviennent au milieu du roman accréditent mon hypothèse. Tout à coup, l’autrice ressent le besoin de tout déballer alors que le lecteur était maintenu dans le secret, et donc le flou le plus total. Elle révèle ainsi son projet créatif, qu’elle a cependant torpillé à force de vouloir entretenir le mystère. 
Non, la rétention d’informations n’est pas un moteur narratif, bien que l’on soit en droit de penser que le lecteur aura envie de découvrir la vérité. Le lecteur se moque de la vérité s’il n’a pas une chance de la deviner lui-même (et ici, il n’a aucune chance) et si celle-ci concerne le socle de connaissances nécessaires à l’appréhension de l’intrigue, ce que je développe juste après. J’ajouterai qu’une romance n’est pas un polar, et qu’il n’y a nullement besoin d’un mystère à résoudre. 
Car, en réalité, et cela apparaît surprenant tant ils paraissent étrangers les uns les autres au début du roman, les personnages des deux groupes, hommes d’un côté et femmes de l’autre, se connaissent et se sont fréquentés, sauf Elfie qui est fille de pirates : Franck était le précepteur d’Hannah et d’Eléanore, James était fiancé à Eléanore dans sa jeunesse et Dawn partageait leur vie à cette époque. Les révélations qui surgissent d’abord au tiers du roman (Franck précepteur) puis à la moitié (James et Dawn fréquentaient Eléanore) sont de fausses révélations parce que l’autrice a triché avec le lecteur. James et Dawn ne reconnaissent pas leur amie d’enfance Eléanore parce que ses compagnes la surnomment « Ellie » et parce qu’elle porte un masque lors de sa danse avec James. Hannah ne reconnaît pas Franck, pourtant son précepteur par le passé, parce qu’un voile les séparait lors de leurs cours, ce qui est totalement improbable. Mais Franck et Eléanore se sont vus pour avoir contourné cet impératif de dissimulation. Et pourtant Franck n’en parle pas à James ni à Dawn, et l’on comprend ensuite que c’était pour ménager la révélation à venir. Du côté féminin, Eléanore est tout simplement coupable d’une omission arbitraire : la narration épouse le point de vue de l’amazone mais se garde bien de confier ses pensées quant à sa rencontre avec James, qu’elle reconnaît nécessairement. Or, le plus maladroit dans cette affaire, c’est que ces révélations, ou ces secrets, n’apportent rien à l’intrigue. James est de toute façon tombé amoureux d’Eléanore, qu’est-ce que ça change qu’il lui a été fiancé par le passé ? J’ai imaginé que ce serait le prétexte pour se débarrasser de sa prétendante Sophie. Mais non, en tout cas pas dans ce tome, alors que, puisque le récit le révèle, ce roman devrait régler la question, sur le principe de fermer les portes que l’on a ouvertes. 
 
Un roman de 432 pages dont l’intrigue se termine à la page 286
Au milieu du roman (chapitre 12) a lieu l’attaque du campement des amazones, qui sont alors accueillies par James dans son château. La tension retombe ensuite (chapitre 16, un mois plus tard), le moment pour se livrer à des retours en arrière et des révélations. Pourquoi pas, si cela peut servir à relancer la machine et aller au bout de l’histoire dans un crescendo continue. Certains romans ont besoin de reprendre leur souffre arrivés au milieu du parcours, et je le comprends. 
Bref. Je lis encore une centaine de pages et je me dis que, l’intrigue n’ayant pas avancé depuis l’attaque du campement, l’autrice a intérêt à se montrer sacrément concise pour tout boucler en 50 pages. N’oublions pas qu’il y a une vengeance à accomplir contre le méchant, qui s’est exacerbée depuis ce raid. J’avais vu qu’un autre roman existait, intitulé « Le Phénix », mais je pensais que c’était une nouvelle déclinaison sur le thème des « Légendes oubliées ». Dans le doute Je me précipite sur ce rabat et je lis : « Éléanore, prisonnière de son bourreau, devra mener une enquête intérieure pour s’ouvrir à des pouvoirs effrayants et inconnus de tous [la magie, à travers l’idée de renaissance du phénix]. James, tiraillé entre sa future épouse et son devoir envers la couronne [étrange, dans la mesure où le devoir envers la couronne étant son futur mariage], n’a qu’une idée en tête, sauver son âme-sœur ». 
Il y a une suite ! Voilà pourquoi l’intrigue est au point mort et que l’autrice détourne notre attention avec un livre codé, une épée runique, un cauchemar récurrent, la danse rituelle des amazones, le retour au village pour ne rien décider, la tentative d’assassinat d’Éléanore puis la disparition des cadavres, les réflexions sur la trahison qui a mené à la destruction du campement, la mise en garde des amazones à James sur l’incapacité à gouverner de Sophie. J’ai compris ! 
Rappelons que l’intrigue tourne autour de l’amour impossible entre James et Éléanore à cause du mariage à venir lui-même consenti à cause de la guerre, et donc de la vengeance contre Swan afin de lui faire payer tous ses crimes et de libérer ainsi le roi de ses obligations envers sa prétendante. Que Sophie soit une mauvaise reine, une mégère, une fille à papa méprisante et prétentieuse ne changera rien à l’affaire. Seule la mort du méchant dénouera le nœud central de cette intrigue. 
À la page 286, la relation jusqu’ici tumultueuse entre James et Éléanore se règle à l’occasion d’un baiser, scellant ainsi leur amour, tout en reconnaissant que celui-ci ne pourra pleinement s’accomplir (et l’accomplissement d’un amour se fait ici par un mariage) à cause de Sophie (page 280 : « Sophie ne valait pas Éléanore. […] Et pourtant, il en ferait sa femme ». Le dernier chapitre ne fait que réitérer cette reconnaissance de leur amour réciproque, qui est contrarié par le futur mariage, acceptant ainsi de consentir à l’infidélité avant que celui-ci ne soit célébré (page 432 : « Éléanore constata que la bague était à son doigt. Sa main droite et non la gauche […] pas à la main qu’elle aurait souhaité »). 
À la page 284, les amazones exposent un plan pour tuer Swan : « Je devrais probablement attendre que Swan lance une attaque sur un village pour que le maximum de ses soldats soit sorti. Je connais le château par cœur. J’y ai vécu assez longtemps. J’arriverai jusqu’à Swan et je le tuerai. » Dans la mesure où personne n’arrive à prédire les raids, son idée est vouée à l’échec. Sauf si l’attaque d’un village fait déplacer soudain une grosse troupe, et dans ce cas pourquoi personne ne poste un guetteur sur une route stratégique, ou aux portes du château, ou un espion, qui avertira le roi James d’un prochain raid ? 
Et pour sortir : « [Elfie] s’habillera en servante. Il y a un flux continu de nouvelles têtes au château. Personne ne s’étonnera qu’elle soit là » (mais Éléanore, en revanche, se faufilera en douce). James, à la page précédente, en mode « troll » qui fait tout pour que le scénario n’avance pas, avait déjà tenté de la dissuader en prétextant qu’elle abandonnerait une gamine de 5 ans : « Comment penses-tu qu’elle acceptera la situation ? Perdre de nouveau quelqu’un qui lui est cher ? Une mère ? ». Ce cher James nous remet donc le couvert : « Et comment récupéreras-tu les vêtements ? ». Je ne sais pas, réfléchis, James, tu te fais embaucher, tout bêtement. Ce sont des femmes, personne ne se méfiera. Et puisque les amazones sont capables d’endormir les équipages de trois navires, eh bien c’est parti, allons-y gaiement. 
Eh bien non. Contrairement à mes attentes, ce plan ne s’appliquera pas. Suivra le baiser. Et le lecteur peut enchaîner directement sur le deuxième tome. Voilà pourquoi un badaud dans un salon du livre m’a demandé s’il y avait une suite à mon roman, parce qu’une trilogie qui teindrait dans un seul roman est susceptible de s’étaler sur plusieurs tomes à grand renfort de digressions et répétitions. 
Si je résume, l’exposition s’étend jusqu’à la moitié (page 221) quand elle ne devrait pas déborder des 30 %. Puis la tension retombe alors que les différentes péripéties sont censées s’enchaîner. Pages 284 à 286, le scénario constate de lui-même que les personnages ne peuvent rien faire. S’ensuit le bisou qui scelle l’amour entre les deux personnages principaux. Et c’est fini. Le déroulement, dont les péripéties amèneront l’intrigue à évoluer vers le dénouement, a été éludé. Ne demeure que l’exposition, néanmoins trop longue, et nécessairement descriptive. Il faudra attendre le tome 2 pour le développement, et sans nul doute le 3 pour le dénouement, chacun ménageant des pauses pour atteindre la prochaine étape, alors que chaque tome doit contenir ces trois étapes. 
 
Conclusion
Finalement, combien faut-il débourser, combien faut-il lire de pages, pour arriver au bout de cette histoire, qui plus est cousue de fils blancs ? Cousue de fils blancs parce que dès les premiers chapitres, je me suis douté que chacun des trois hommes allait finir avec chacune des trois femmes. Alors que le suspense aurait dû reposer sur le devenir et l’évolution de ces différentes liaisons, sur des obstacles quasiment impossibles à franchir qui se dressent entre les personnages et leur amour réciproque, il se construit sur des effets de dissimulation/révélation et se dilue dans la seule existence de secrets. Le récit a le tort de rester cantonné dans l’exposition, dont il sort brièvement pour s’y replonger aussitôt. Par conséquent, il se résume à une sorte de longue présentation descriptive, alourdie par un scénario bancal et de nombreuses répétitions. En réalité, l’autrice ne veut pas que l’intrigue avance tout en s’appliquant à remplir des pages, ce qui est censé nous mener vers les suites, ce qui en définitive m’a laissé le goût amer de m’être fait avoir. 

Publié par Alexandre BORDZAKIAN le 16 novembre 2022
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